Santé buccodentaire féminine et vulnérabilité en milieu carcéral: cas de la prison principale de Mfou

Tatiana Roseline SALLA MENGUE
Santé publique, Université de Yaoundé I
June, 2017
 

Abstract

Contexte : La santé buccodentaire en milieu carcéral constitue un véritable enjeu de santé publique. L’absence d’hygiène buccale, le changement des habitudes alimentaires, l’accès limité aux soins sont à l’origine de la recrudescence des maladies bucco-dentaires dont les plus fréquentes sont la carie dentaire et les parodontopathies. C’est ainsi qu’une grande importance doit être portée à l’égard de la santé bucco-dentaire en milieu carcéral en vue d’une meilleure prise en charge.
Objectifs : Le travail se proposait de décrire la vulnérabilité féminine en milieu carcéral à travers les pathologies buccodentaires, les pratiques d’hygiène et l’organisation pénitentiaire pour la prise en charge des pathologies.
Méthodologie : Une étude mixte a été menée de 31 janvier 2017 au 28 février 2017 à la Prison Principale de Mfou (PPM). La population d’étude était constituée de 303 détenus (252 H / 51 F). Etait inclus tout détenu consentant et ayant au moins six mois d’incarcération. La collecte des données s’est effectuée grâce à une fiche technique (pathologie et hygiène) et un guide d’entretien administrés respectivement aux détenus et aux responsables de la PPM, après avoir obtenu différentes autorisations (académique et de l’administration pénitentiaire). La pathologie carieuse a été estimée à l’aide de l’indice CAO et la maladie parodontale quant à elle à l’aide de l’indice CPITN. La vulnérabilité a été calculée sur la qualité des trois dimensions de la recherche. L’analyse des données a été réalisée grâce au logiciel SPSS version 20.0 et s’est faite sur la base de la matrice de dimensions.
Résultats : La PPM avait en son sein, plus d’hommes en raison de la minorité féminine et de la surpopulation carcérale au Cameroun. Au final, le sex-ratio était de 4,9 (16,8% F et 83,2% H). La grande majorité de la population (79,2%) avait un âge compris entre 21 et 50 ans, la moyenne était de 31 ans et les extrêmes de 15 à 68 ans. La forêt était l’aire culturelle la plus représentée à 71%, les autres nationalités représentaient 1,6% de la population. Les célibataires étaient les plus représentés (60,4%), ainsi que la profession de manœuvre (29,7%) et la religion chrétienne à 89,1%. Le 1er cycle était le niveau d’étude le plus représenté à 37,3%. Le motif « vol et braquage » était parmi le plus récurrent à 32,3%. Quelques détenus (8,9%) avaient une durée d’incarcération >36 mois.
Concernant le profil pathologique, certains détenus (21,2%) avaient déclaré que « leur bouche » avait subi des changements depuis l’enfermement. Seuls 9,2 % disaient avoir uniquement des problèmes de dents, 12,2 % avoir d’autres problèmes que ceux de la dent, 33,3% ne pas savoir et 54,5% de n’avoir aucun problème. La prévalence de la carie dentaire était de 79,21% et le CAO moyen était de 4,85 (soit 4,63 H et 5,98 F). Le degré de sévérité ainsi traduit était élevé. La prévalence de la maladie parodontale était de 85,4% avec un score 4 élevé de 56,8% (soit 60,3% H et 39,2% F) ; 22,11% de la population présentaient d’autres pathologies buccodentaires (soit 20,2% H et 31,3% F).
Concernant les pratiques d’hygiène buccodentaire, elles ont été évaluées comme adéquates pour 0% des détenus et acceptables pour 0,33% selon la déclaration des détenus. Pour se nettoyer les dents 238 détenus soit 75,8% des hommes et 92,2 % des femmes utilisaient une brosse à dents. L’autre outil cité étant le doigt à 7,92 % (soit 8,7% H et 3,9%F). Pour les adjuvants, seuls 33 % avaient déclaré utilisé une pâte dentifrice. Les autres produits cités étant le savon (14,19%), le charbon, la cendre et le sel (14,19%). La moitié des détenus (50,83%) avait des pratiques d’hygiène insuffisantes (soit 51,2% H et 49% F) et 43,9% d’entre- eux avaient déclaré se brosser les dents au moins 2 fois par jour.
Concernant la prise en charge de la santé buccodentaire, seul 12,5% (92,1% H et 7,9% F) des détenus déclaraient aller directement à l’infirmerie en cas de douleur dentaire tandis que 22,8% faisaient l’automédication ; 8,9% se brossaient les dents ; 6,6% prenaient les médicaments traditionnels ; 42,6 % ne faisaient rien ; 5,3% se rinçaient la bouche ;1% mettaient « la prèse » et 0,3% mettait l’ail. L’accès à l’infirmerie était difficile pour 71,6% des détenus (84 % H et 16 % F). En cas de douleur dentaire la prison quant à elle transférait à l’hôpital de district de Mfou 4,62% des détenus (soit 5,1 H et 5,9% F) ; donnait les calmants à 3,3% des détenus (soit 3,7% H et 3,9% F) ; ne faisait rien à 15,84% des détenus (soit 17,8 % H et 72,5% F) et soignait à l’infirmerie 75,91% des détenus (soit 64,6% H et 72,5% F). L’offre des soins au sein de la PPM n’était pas optimale et près de la moitié des détenus (53,5%) affirmait que leur entourage pouvait participer au payement des soins dentaires. La vulnérabilité globale de la population carcérale était de 5,87/10 avec une vulnérabilité interne de 1,62/4 ; une vulnérabilité contextuelle de 1,5/3 et une vulnérabilité externe de 2,75/3. La vulnérabilité de la santé buccodentaire à la PPM a donc été évaluée comme sévère, principalement en raison de la faible offre pénitentiaire de soins adéquats.
Conclusion : Les prévalences élevés de l’indice CAO et l’indice CPITN, les pratiques d’hygiène insuffisantes, l’accès limité aux soins reflétaient une mauvaise santé bucco-dentaire des détenus. Bien que la vulnérabilité de la santé buccodentaire à la PPM a été évaluée comme sévère, il n’en demeurait pas moins que la vulnérabilité des femmes était moins élevée que celle des hommes, principaux occupants de la PPM.


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